Mettre au monde un enfant, un acte de résistance ? Cette idée m’est venue alors que je lisais un article du Courrier international (https://www.courrierinternational.com/article/ukraine-a-zaporijjia-faire-un-enfant-c-est-resister-nous-voulons-que-la-vie-prenne-le-pas-sur-la-mort_241289). Des femmes ukrainiennes de Zaporijjia, prises par la guerre, car proches de la ligne de combat contre les Russes, y affirment vouloir donner la vie, alors que leur mari est mort ou au combat ; alors que les drones et les bombardements grondent sans arrêt.
Nous avons de la peine à imaginer cette forme de résistance qui ressemble fort à une ode à la vie, au souvenir et à la résistance. Ces femmes, pour certaines, donnent la vie à des futurs orphelins ou bien à des enfants qui connaîtront tardivement leur père, un soldat victime d’une longue et cruelle guerre. Le bâtiment de la maternité y est décrit comme un lieu chaleureux et attentif.
Cette situation pourrait concerner d’autres femmes, à Gaza et dans tous les lieux broyés par la guerre : mettre au monde n’y serait pas seulement une fatalité, une soumission au destin, mais bien une volonté de vivre et de souhaiter un futur, quel qu’il soit.
Cette situation accoucher dans la guerre, doit toutefois être pensée comme un acte qui défie un contexte très hostile. En effet, il ne faut pas oublier que les grossesses lors des guerres sont très exposées à des ruptures par avortements spontanés, dûs au stress. Elles deviennent plus rares en raison de la détérioration de la qualité des ovocytes et des spermatozoïdes ou bien de la ménopause précoce chez les jeunes femmes.
Les lieux d’accouchement sont loin d’être disponibles dans les pays en guerre comme à Gaza : des articles témoignent de la détresse abominable des femmes pouvant accoucher seules au risque de leur vie et celle du nouveau-né. L’atteinte indirecte des grossesses, par défaut de soins, d’hôpitaux et de personnels de santé, fait partie, dans cette situation, des gestes d’un génocide (La chute de la natalité à Gaza, l’autre versant du génocide (https://www.mediapart.fr/journal/international/140126/la-chute-de-la-natalite-gaza-l-autre-versant-du-genocide).
Songeuse, j’ai pensé aux mères exilées qui accueillent leur enfant, produit de relations forcées et/ou de viols de guerre ; elles ont donné vie aux enfants de l’ennemi (Mestre, 2022). Dans ce grand malheur, j’ai été parfois très étonnée du fait qu’elles acceptaient cette présence intruse. Certaines de mes patientes m’ont expliqué de façon claire, comment, devant la grossesse pressentie, elles ont renoncé à tout acte d’avortement (plantes, manipulations) donnant à cette présence une dimension religieuse : « C’est la volonté de Dieu ».
L’accouchement demeure ainsi un acte initiatique en contexte de guerre, et même dans beaucoup de contextes (pauvreté, hostilité du milieu…) car il expose à la mort et à la souffrance. Son passage risqué introduit à la maternité, nouvelle tranche de vie d’une femme. Aux hommes les combats de la guerre, aux femmes les accouchements, selon une partition traditionnelle. Cette réalité bien connue dans les temps d’autrefois, est aujourd’hui, une réalité. Je pense encore à une de mes patientes, qui a accouché seule dans une prison lybienne, y donnant toutes ses forces, au risque de déchirements de ses entrailles, après avoir vu sa co-détenue mourir en couches.
Ce passage fait de ces femmes plus que des mères : des héroïnes.
Mais après l’accouchement ? Le prendre soin de l’enfant, déjà marqué par les conditions de sa venue au monde, ne fait que commencer. La belle émission sur Donald Winnicott, animée par Marie Rose Moro (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-philosophie/avec-philosophie-emission-du-mardi-30-decembre-2025-9873730), rend compte de toutes les questions qui concernent la protection de l’enfant pendant la guerre, dès la naissance.
Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste, observe en 1941, en pleine seconde guerre mondiale, des enfants confiés à des foyers, pour les protéger des grandes villes sous les bombardements… Or, ces enfants, loin de leur famille, ne vont pas bien. Et Winnicott de théoriser le lien fondamental qui unit un bébé à sa mère et à sa famille et les conditions relationnelles d’un développement harmonieux.
A l’autre bout de notre humanité, il y a toutes celles et ceux, qui, loin de la guerre et des hostilités extrêmes, ne veulent plus d’enfant : ainsi la natalité baisse dangereusement partout dans le monde (https://www.ined.fr/fr/publications/editions/population-et-societes/baisse-massive-de-la-fecondite-mondiale-en-20-ans-illustree-en-cartes). En France, c’est la première fois depuis la seconde guerre mondiale que l’on assiste à un non renouvellement des générations. Ce fait relance la question de l’immigration dans la politique nataliste de notre gouvernement.
Alors mettre au monde un enfant : est-ce un acte de résistance à la folie du monde, ou bien est-ce le contraire ? Donner la vie à un enfant serait-ce parier qu’un avenir est possible ? Ou bien le refuser, c’est déclarer une opposition à un monde non désirable.
C’est selon.
La vérité est que mettre au monde un bébé est un acte politique dans nos temps ébranlés.
Bibliographie
Mestre C. Les enfants de l’ennemi, dans Spirale - La grande aventure de bébé ; 2022/3 N° 103, pages 170 à 174
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