De la vie à la naissance, 2019, de Jems Robert Koko Bi
La consultation transculturelle que j’ai dirigée jusqu’à présent au CHU de Bordeaux, est avant tout une entreprise collective qui rassemble une équipe hospitalière et associative. L’association Ethnotopies est dirigée par un Conseil d’Administration bénévole.
Mon parcours se conclut à ce jour par une transition, ce qu’on appelle la retraite, celle de ma fonction hospitalière : c’est un passage de frontières, une migration interne.
J’ai une première satisfaction tremblante malgré tout : la consultation continue (avec le Dr Julien Depaire), elle est ancrée dans l’institution, des transmissions ont donc été faites, et ce domaine ne dépend plus de moi seule.
Cette consultation est pour moi l’histoire d’une vie professionnelle, un investissement intense, des rencontres, des combats, et bien sûr des apprentissages, ceux qui s’inscrivent dans la rencontre avec des patientes et des patients.
Cette aventure a commencé en 1994, a connu des ruptures et des aboutissements. Je dis souvent que ce qui a été possible au sein de l’institution ne le serait plus désormais… J’ai bénéficié d’un environnement bienveillant, plus précisément d’une indifférence bienveillante. Il a fallu travailler le discours pour restituer en termes simples ce qui relève d’une complexité et d’une multiplicité : humaine, linguistique, administrative, culturelle, politique…
Le choix conjugué de l’hospitalier avec l’associatif, Ethnotopies notamment, me semble toujours le plus judicieux pour unir la stabilité et la création, au moins jusqu’à présent, l’avenir semblant incertain des deux côtés…
L’espace de soin s’est agrandi, l’équipe, avec mes plus anciennes collaboratrices (Berenise Quattoni et Estelle Gioan) s’est montrée solide et toujours engagée, créative — géniale. Je suis toujours aussi convaincue de l’intelligence collective que nous n’avons cessée de développer. Jusqu’à présent nous avons pu être à l’abri des injonctions qui ont renversé tant d’équipes en réduisant à néant cette compétence groupale. Elle se nourrit de nos réunions, nos discussions, nos séminaires, et notre créativité irriguée par des chercheurs de tout horizon. Pas sans conflit bien sûr.
Nos espaces de soin se sont multipliés tandis que la condition exilée s’est détériorée.
Je pense aussi à nos enseignements : les DU Médecines et Soins Transculturels et Interprétariat et médiation en situation transculturelle (avec Minsung Kim Vivier) et la participation à des formations, à la formidable créativité de nos stagiaires, qui ont impulsé de nouveaux projets comme l’atelier massage ou bien participé à l’atelier bébé culture…
Nos publications passées... l'actuelle Comment bien soigner les exilés ? Corps, mémoire, pensée, cliniques transculturelles, co-dirigé avec Julien Depaire, chez Inpress, et celles à venir
Ceux que nous nommons actuellement exilés, n’ont pas toujours eu cette dénomination : immigrés, migrants, sans papiers, clandestins, etc., en fonction des âges de la migration, des combats de ceux qui les accueillent, de ceux qui les étudient et d’un Etat toujours plus discriminant.
Notre population a en effet beaucoup changé depuis que nous avons commencé. Au départ, nous recevions beaucoup d’hommes et de femmes meurtris par leurs conditions de travail, par des épreuves de vie (maladies, accidents, naissances…) qui les mettaient dans un état d’abattement profond…
Depuis lors, les victimes de guerre et des dictatures, les femmes, les jeunes (MNA), les familles, nous ont obligées à nous interroger sur notre méthode d’accueil, notre écoute, désormais notre regard et nos actions.
Nos méthodes et outils
Nous n’avons pas renoncé au complémentarisme de Georges Devereux, la psychanalyse et l’anthropologie, et à l’articulation de l’individuel et du collectif de François Laplantine, élève de Devereux. Cette méthode, nous l’avons rendue plus complexe encore, au fur et à mesure de la clinique mais aussi de l’évolution du monde.
Je suis adepte d’une psychanalyse plus modeste, marginale, plus critique, qui ne renonce pas à la notion d’inconscient, mais ne le situe pas comme caché à l’intérieur d’un je, mais plutôt à découvrir dans une relation à deux et à plusieurs. Une psychanalyse qui fait place à la narration (merci à la médecine narrative d’Isabelle Galichon) pour sortir les traumas les plus graves de leur gangue de répétition. Une psychanalyse qui fait face aux multiples dominations (séminaire Les dominations, un impensé de la psychanalyse ? avec Daniel Delanoë) dont elle a cru pouvoir se prémunir depuis Freud : domination des pères et de leur faute, domination sur les femmes et sur les enfants, négligence des rapports de force sociaux et raciaux. La psychanalyse doit être vivante et ne doit plus être une entreprise de l’entre-soi, évoluant sans tenir compte des impératifs sociétaux.
Une psychanalyse en dialogue avec l’anthropologie (systèmes de parenté, les idéologies, le religieux, les représentations du mal et de la maladie), la réalité du trauma (Bruno Clavier) l’intersectionnalité (soit les études féministes, le genre, le statut social et la race), l’histoire—celle héritée—la géopolitique (Françoise Sironi).
L’insu de l’histoire est une notion très présente, soit les blessures de l’histoire qui « retranchées » (terme de Françoise Davoine) jaillissent sous des formes délirantes, ou bien somatiques, qu’il nous faut alors examiner sous le sceau des catastrophes collectives dont particulièrement le colonialisme et les guerres de libération.
Une femme m’a initiée à la violence coloniale. J’ai gardé en thérapie pendant au moins 15 ans, Fatima, fille de harki, et victime d’un viol odieux et fracassant. Nous avons découvert ensemble ce que le stigmate et la honte porté par le père avait laissé comme empreintes sur son histoire, ce que la guerre d’Algérie nous avait légué à elle et à moi dans des transmissions différentes mais dotées d’un silence épais.
Ainsi les patient.es nous apprennent… et surtout nous incitent à nous modifier et à réfléchir sans cesse à notre posture. Une posture réflexive sur notre histoire personnelle et collective, sur nos filiation et affiliations y compris théoriques.
Les guerres lointaines nous concernent aussi : celle de Gaza, mais aussi celle du Darfour. Comment nous faire solidaires, même de façon lointaine, avec les victimes de ces cruautés collectives ? L’on sait comment le conflit israélo-palestinien a agité le monde académique et politique, pour des raisons multiples dont celle d’une histoire qui a traversé l’Europe. Mais comment penser, en nos lieux, en n’oubliant pas les autres génocides en cours ? Nos patients nous obligent à cette vigilance. Il nous faut une empathie pour les lointains, soucieuse de justice.
Enfin, dans la longue histoire des souffrances et des tragédies humaines, se dessine une nouveauté : le paysage devant lequel elle se déroule est en train de changer (Véronique Nahoum Grappe). Ce paysage s’assombrit avec la transition écologique. Les migrations pour raisons écologiques ne sont plus à venir, elles sont là, dans un défaut d’accès à la terre —notre chair —de plus en plus difficile.
Alors, cette complexité de la migration nous oblige à contester le « narratif » de notre Etat qui s’ingénie à diviser : migrations légitimes/illégitimes, migrants bons/mauvais, coxeur ou personne solidaire devenus péjorativement des passeurs, contestataires transformés en terroristes.
Les va et vient pour ma part entre le continent africain, Madagascar et ici, m’ont permis de tenir à bonne distance une vision unique et misérable de l’Afrique, tout en observant sa grande souffrance, la détestation de la France, et le besoin de solidarité. Notre expérience transculturelle peut tout à fait se partager avec nos collègues africains—je pense surtout aux collègues tchadiens, ivoiriens, camerounais, gabonais—qui rencontrent des situations de violence collective ou bien la solitude et les migrations dans les grandes villes. Nous avons beaucoup à partager, la dimension psychologique étant devenue incontournable.
La revue L’autre, cliniques, cultures et sociétés en est le témoin.
Notre citoyenneté
Peu de praticiens des institutions publiques se préoccupent de la santé psychique des migrants. Ce sont le plus souvent des associatifs (à part quelques universitaires) dans une longue tradition d’hospitalité des étrangers. Nous sommes donc des minoritaires. Pourtant il faut bien dire que nous sommes à l’avant-garde… en décrivant les vulnérabilités qui éclosent sur notre sol.
La clinique offre une vision exceptionnelle sur le vécu des migrants et également sur leurs relations avec notre société et nos institutions. Elle permet de ne pas leur faire porter, dans notre sollicitude, ce qui est le résultat de la violence institutionnelle et de la discrimination. Cela nous entraîne à nous engager dans une société, grâce à une empathie soucieuse de justice, et un soin politique. Soigner c’est agir (Frantz Fanon).
Il nous faut concevoir nos lieux de soin comme des lieux de transformation sociale, d’innovation, de création de « lieux communs » (Edouard Glissant) psychiques. En effet, nous sommes des créateurs de culture. Le seul exemple de la présence des interprètes médiateurs à nos côtés en est le paradigme. Les migrants passeurs de langue et de culture construisent des réponses et ne sont plus un problème. Il faudra ainsi être vigilant face à l’arrivée de l’IA.
Un autre exemple et l’accueil des bébés au côté des femmes exilées. La prévention commence à l’aube de la vie de ces bébés, dans la façon dont nous offrons nos bras, nos paroles, nos gestes et nos chansons, aux parents. Car le destin social commence dès les premiers cris du bébé.
Un autre exemple est celui des femmes, qui choisissent la migration comme une demande forte d’autonomie, d’accès à l’école et au travail, et de refus de la soumission ancestrale. Elles nous obligent à ne pas trahir leurs espoirs. Elles nous obligent à accompagner cette révolution ,parfois silencieuse mais très active, d’un féminisme non élitiste et décolonial (Françoise Vergès).
Enfin, celui de tous les cabossés des violences collectives… comment ne pas anticiper ce qui nous attend peut-être, comment la guerre et la dictature ne peuvent qu’alimenter notre violence.
En lisant le beau livre de Jean Claude Métraux, Un café comme métaphore, pédopsychiatre suisse, je ne peux qu’admirer son idéal d’horizontalité avec les migrant.es. Comment créer une situation d’égalité avec eux/elles, dans la rencontre clinique, qui est aussi une rencontre sociale, comment aiguiser notre écoute mais aussi notre regard pour accueillir et apprendre aussi d’eux ? Comment ne pas répercuter les hiérarchies excluantes et discriminantes dans le soin et l’accompagnement ?
Je pense à nos ateliers animés par Estelle, Caroline Valès, Christine, creusets de mélange de paroles de gestes où personne n’en revient intacte. Je pense aussi à toutes les rencontres professionnelles enthousiasmantes, et aussi parfois désolantes…
Pourtant :
Il faut souligner les menaces qui pèsent sur nous, tant financière qu’idéologique, et il faudra beaucoup de force, de persuasion, de résistance pour continuer. Et surtout transmettre pour que d’autres prennent le relai.
Nos inquiétudes
Appauvrissement financier, appauvrissement associatif —les associations sont le cœur battant de la démocratie—appauvrissement idéologique—les migrants sont des boucs émissaires— le défaut de formation aux problématiques migratoires : la liste de nos inquiétudes est longue.
Production de populations errantes, sans droit—l’AME seul droit pour les sans-papiers—acteurs du soin et du travail social épuisés et trahis, eux aussi, dans leurs idéaux : cette liste pourrait encore s'allonger.
Plus que tout, nous devons unir nos forces et ne pas renoncer à parler aux politiques. En effet, nous avons des idées à leur soumettre, nous qui sommes sur le terrain.
Nos espoirs
Nos forces unies. Ce n’est pas un slogan.
En effet, il existe aussi une autre liste celle des femmes et des hommes vigilants : un réseau national, le Cosame (collectif soignant pour les droits et la santé mentale des exilés avec François Journet) s’est construit avec toutes les équipes de soin aux étrangers. Nous avons déjà organisé trois assises des soignants pour la protection des soins psychiques.
Un réseau local : comme celui qui s’est fédéré à Bordeaux autour des femmes migrantes dont la publication Paroles de femmes et les colloques sont un vrai succès
Un réseau intellectuel et académique grâce à Marie Rose Moro et bien d’autres.
Notre équipe féminine traversée par une énergie contagieuse avec Alenka, Pilar, Sarah, Christa, Zineb, Agnès, Yamina, Isabelle, et tant d’autres.
Notre responsabilité est immense et pour ne pas nous décourager, il nous faut de la bienveillance et de la solidarité.
Et enfin, les artistes, les art-thérapeutes, (hommage à Isabelle Kanor) qui animent nos ateliers peinture, photographie (avec Oihana Marco), qui manifestent mieux que nous des émergences métisses.
Bravo à nous, à elles qui rêvent et construisent les lieux des autres !

Réflexion et bilan à la fois résumé et très explicite sur tant d'aspects de ce travail. Au moins trente ans d'un travail extraordinaire, intense, et vivant, collectif et engagé, bravo, et que c'est réduit de commenter en trois mots, rapides, ce que raconte cette aventure et ce texte! Le combat et la réflexion continuent donc, à suivre et à bientôt!
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